Moraliser le capitalisme

Une entreprise industrielle, agricole, commerciale ou autre est faite pour produire des biens, matériels ou non, et tirer de cette production des rentrées d’argent. Cet argent sert à rémunérer le travail fourni pour produire et le capital dépensé pour assurer la production. Produire quoi que ce soit nécessite en effet des investissements en outillage, en énergie, en matière première : c’est le propriétaire de l’entreprise qui assure ces dépenses. Mais sans travail l’outillage et les matières premières restent en l’état et l’énergie ne sert à rien. Il faut donc mettre en œuvre les trois composantes, et cette mise en œuvre, le travail, implique sa rémunération. Donc l’argent que procure la vente de la production doit être réparti entre tous ceux qui ont contribué à l’obtenir, les travailleurs et les détenteurs du capital.

Il y a trente ans, la rémunération se faisait en gros par l’attribution au travail de 80 % de l’argent gagné, les 20 % restant allant au capital.

Avec cet argent les détenteurs du capital entretenaient leurs matériels, se fournissaient en matières premières, assuraient la vie de leurs familles et réinvestissaient, c’est-à-dire augmentaient leur capacité à produire. C’est ainsi que s’obtient la croissance économique.

Or ces dernières trente années, une rupture est intervenue dans le système de répartition de la rémunération entre le travail et le capital : ce dernier en récupère 30 % n’en laissant au travail que 70 %.

Cela signifie qu’au cours de ces dernières décennies il y a eu, à l’échelle planétaire, une pression de plus en plus forte sur les salaires, in fine sur le pouvoir d’achat de chacun d’entre nous. Cette pression à la stagnation puis à la baisse des salaires en valeur monétaire constante a été obtenue par la précarité grandissante de l’emploi (chômage, travail partiel, délocalisation, allongement de la durée de la vie professionnelle, casse des acquis sociaux et des services publics).

Cette pression sur la rémunération du travail implique donc que l’investissement et le réinvestissement n’ont pas créé les emplois nécessaires, qu’ils ont freiné la capacité à produire, qu’ils ont même dans certains cas supprimé cette capacité à produire : ralentissement de la croissance jusqu’à zéro et en dessous. Cela s’appelle la récession qui ne nous est pas tombée dessus sans crier gare mais qui est en marche depuis plus d’un quart de siècle*.

A quoi ont donc servi les 10 points supplémentaires de la rémunération du capital puisqu’ils n’ont pas servi à poursuivre la croissance, bien au contraire ?

A faire plus d’argent encore, en spoliant toujours davantage le travail sur le vaste champ de la spéculation ! Et cette spéculation n’a pas été soumise à contribution quoique certains aient proposé de la taxer.**

C’est cela la mondialisation, malthusienne puisqu’elle freine globalement la capacité à produire, dans le même temps que double numériquement l’humanité, hyper favorable au capital, ignorante de l’intérêt général, destructrice de l’Etat-Nation qui assure le respect de cet intérêt général, dure jusqu’à la cruauté pour les travailleurs de tous les continents, ceux du Nord et ceux du Sud, hommes, femmes, enfants.

Notre Président, frénétiquement libéral, c’est-à-dire farouchement pro capitaliste, prétend moraliser le capitalisme qui pour lui n’est pas en crise, en bridant seulement les néfastes effets du « capitalisme financier ».

Ou le Président n’a rien compris, ce qui est possible, ou il nous prend pour des imbéciles, ce qui est également possible.

La spéculation telle qu’elle s’est déchaînée ces derniers temps, mais telle qu’elle fonctionne toujours, s’alimente aux dépens de l’investissement, donc de l’emploi, donc du travail, donc du pouvoir d’achat des travailleurs. Elle ne peut trouver sa source que dans le capitalisme dont elle n’est pas un épiphénomène mais un outil, plus ou moins sophistiqué selon les époques, pour contrecarrer la revalorisation pécuniaire du travail.

La récession fait partie du système, la misère qui la précède et s’enfle à sa suite est une nécessité du fonctionnement capitaliste. Comme les guerres qui en détruisant tout permettent de reconstruire en modernisant les nouvelles installations, le capitalisme se purge par une bonne crise de ses stocks obsolètes et de ses obligations sociales pour mieux reprendre ensuite ses prédations.***Vouloir moraliser ce système est à peu près aussi opérant que vouloir faire du lion un herbivore. Dans la bouche du Président la morale et tout ce qui s’en suit ont une forte connotation religieuse puisqu’il ne conçoit pas la conduite moralement correcte sans la croyance en un procureur divin. Il veut donc instituer, après l’alliance moralisatrice du sabre et du goupillon, celle du goupillon et du tiroir-caisse. Enorme nouveauté, fabuleuse innovation, faramineuse réforme !

Soyons assurés qu’à Neuilly les dames patronnesses seront aux avant-postes de cette moralisation du capitalisme !

Ergo, semper censeo capitalismum esse delendum.

SFDB, le 9 janvier 2009

* La croissance économique, c'est-à-dire l’augmentation de la production des biens et services n’est pas toujours accompagnée par le développement, c’est-à-dire la transformation, en termes d’amélioration des conditions de vie, des sociétés qui la connaissent. En revanche, ce développement ne peut se produire que s’il y a croissance. Le « développement durable, si tant est que cette expression ait un sens, ne va pas faire bon ménage avec la récession.

** ATTAC fut d’abord créée pour cela.

*** Il est symptomatique que pour relancer la production automobile on promette des primes «à la casse »…Toujours le malthusianisme !

Ours.jpg Arsa