Vite et sans panique

Mes remerciements vont

à Ahmed qui sans hésiter m’a menée auprès de l’équipe performante de la Pitié-Salpêtrière,

à cette équipe de médecins, infirmiers, soignants et agents de vie quotidienne qui m’a prise en mains du 28 mars au 5 avril 2017,

à Marie-Laure qui fut une « visiteuse hospitalière » souriante, dévouée et efficace.

Dans la soirée du 28 mars, alors que je terminais mon dîner, j’ai trouvé que le morceau de gâteau que je mâchais n’était pas bon, qu’il avait une consistance déplaisante, que pour le rouler dans ma bouche puis le déglutir, j’éprouvais de la difficulté. Il restait un biscuit sur l’assiette que j’ai prise pour la mettre au réfrigérateur. C’est alors que j’ai vu mon bras droit qui pendait lamentablement le long de mon flanc … Dans la salle d’eau, il résistait à mon intention qu’il mette ma main droite sous le robinet pour la laver.

Je suis allée m’assoir sur une des banquettes dans la partie du studio plongée dans l’obscurité ; et j’ai pensé à ce qu’il fallait faire … Me reposer ? Attendre demain matin ? Aller immédiatement à l’hôpital ? Il me semblait que ce bras qui pendait, inerte, trahissait un AVC qu’il faut traiter dans les 5 ou 6 heures qui suivent pour éviter des complications graves. Je pensais à cela sans aucune panique.

Je me suis levée, j’ai mis mon manteau, j’ai pris mon sac et j’ai, avec la main gauche, fermer la porte à clef. Mon intention était d’aller à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière qui est proche de mon domicile. Le soir, les accès donnant sur le boulevard Auriol sont fermés. Il faudrait que je prenne des petites rues pour rejoindre le boulevard de l’Hôpital et la seule entrée ouverte la nuit pour gagner les urgences de La Pitié. En sortant de mon immeuble, j’ai vu que le bar voisin était encore ouvert. Je suis entrée et, à ce moment-là, j’ai constaté que je ne pouvais plus parler de façon intelligible. Le patron a tout de suite compris. Il a dit aux deux consommateurs qui étaient encore-là qu’il leur confiait la boutique et m’a embarquée dans sa voiture. Je n’arrivais pas à mettre la ceinture ni à proférer une seule phrase cohérente, ce qui m’a énervée. Arrivés à l’entrée de La Pitié, on nous a laissé passer sans difficulté, mon chauffeur ayant immédiatement signalé qu’il me menait aux urgences. Je devais avoir la tête de l’emploi !

Aux urgences, Ahmed, m’a installée dans la salle d’attente, a récupéré ma carte d’identité qu’il a confiée à l’accueil ; puis il est reparti s’occuper de son bar. Comme d’habitude, je n’avais ni carte vitale ni rien permettant d’attester que j’étais assurée sociale, sauf un bout d’ordonnance que j’ai porté à l’accueil, sans pouvoir réussir à énoncer les explications que j’avais en tête ; on m’a assurée que tout était en règle et que je n’avais qu’une chose à faire : retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce qu’on s’occupe de moi.

Pour patienter, j’ai pris le livre que j’avais dans mon sac (un livre sur les paroisses de Paris au Moyen-Age !...) Je lisais une phrase correctement sauf qu’à la fin de cette phrase, je ne savais plus très bien quel en était le début.

Très vite, un interne m’a appelée. Je n’avais pas de problème pour marcher ; il n’y avait que ce bras qui pendait et l’élocution qui ne permettait pas qu’on comprenne ce que j’avais à dire. Au questionnaire sur mon état de santé, sur les médicaments que je prenais, j’étais incapable de répondre de façon compréhensible pour un tiers et pour moi-même. Un moment, pourtant, j’ai réussi à énumérer presque facilement ces fameux médicaments dont habituellement je ne retiens guère les noms, laissant l’habitude de les prendre se substituer à la maîtrise de leurs dénominations et de leurs posologies détaillées … Puis mon verbiage est redevenu inintelligible pour un quelconque auditeur. L’interne est sorti. J’ai pris mon agenda et un stylo ; sur les dernières pages du mois de décembre, j’ai écrit la liste des médicaments ; j’ai plutôt tenté de l’écrire de la main gauche … L’aspect de l’écriture et les mots tracés m’indiquaient clairement, si je puis dire, que la bouillie de mes paroles valait bien celle de mon écriture !

L’interne est revenu avec un aide-soignant et un fauteuil roulant. J’ai, en cet équipage, traversé toute la salle d’attente pour me retrouver dans une grande pièce médicalisée. Installée désormais sur un brancard, je me suis retrouvée torse nu avec, je pense, une batterie d’électrodes. A vrai dire, j’étais très consciente de ce qui se passait autour de moi et en même temps ma mémoire n’a pas capté tous les détails du déroulé des premiers soins qui m’étaient prodigués. Il y a eu une prise de sang à l’intérieur de l’avant-bras gauche (quinze jours après j’en avais toujours la marque) ; il y a eu une pose de cathéter sur l’avant-bras droit inerte et, sans doute, au bout des tuyaux, une poche de quelque chose … Des sédatifs peut-être. Des anticoagulants ?

Il y avait une femme assise auprès de moi – était-ce celle de la prise de sang ? Je ne sais pas – quand en face de nous une porte à double battant s’est ouverte devant deux ou trois jeunes gens bruyants et se disposant à entrer. La femme a agité la main en leur ordonnant de se retirer et d’attendre. Puis elle a dit, me semble-t-il, « Qu’est-ce qu’il ne faut pas voir ! » d’un ton à la fois enjoué et désabusé. Une autre femme souriante s’est approchée de moi en me disant : « Comme on se retrouve ! Nous nous sommes vues à l’accueil tout à l’heure. Je peux prendre votre bague ? » Elle l’a retirée de mon annulaire gauche qui était parfaitement conscient, lui, des gestes qu’il faisait ! Puis elle s’est installée avec mon grand sac en faux croco (dix euros au marché de Château-Renard !) à l’autre bout de la pièce. En la voyait fourrager longuement dans ce sac, en sortir une masse de choses, ouvrir des pochettes, examiner portefeuille et porte-monnaie, je n’avais pas envie de protester – j’en aurais été bien incapable étant donné que ma parole était devenue sans signification – mais je me sentais rassurée ; je ne savais pas pourquoi elle faisait cela, de même que j’attendais sur mon brancard sans savoir ce que serait la suite des évènements ; mais je faisais partie pour l’instant du décor familier de ces femmes qui à un moment ou un autre s’occupaient de moi. N’étais-je pas venue aux urgences pour qu’on s’occupe de moi ? Et même si l’attente était longue - d’ailleurs par quoi pouvais-je estimer sa durée ? - c’était de moi qu’on s’occupait. Je ne m’impatientais pas.

Deux hommes sont apparus avec une étrange machine à roulettes, peinte comme une girafe à quoi elle ressemblait avec son cou replié mais qui se redressait pour les examens qu’elle permettait de faire : un équipement radiologique ambulant ! A vrai dire, j’avais oublié cette visite. Mais quelques jours plus tard, alors que j’étais à l’étage de l’hospitalisation de l’Unité Neuro Vasculaire, j’ai vu le trio (deux hommes et leur machine-girafe coloriée) passer ; alors, seulement, je me suis souvenue qu’il m’avait rendu visite dans la première phase de ma prise en charge par les urgences.

La survenue de brancardiers m’a installée de position assise qui était la mienne jusque- là en position allongée, et cela pour plusieurs heures, avec parfois des transbordements d’un brancard à l’autre à l’aide de draps manipulés par des infirmiers et des aides-soignants. Cela pèse lourd un corps de malade auquel on demande de se laisser faire … Me voilà dans des couloirs dont je ne perçois que les plafonds, qui bifurquent, assez faiblement éclairés, avec à mes côtés un radiologue qui m’incite à rester calme. Je n’ai pas l’intention de m’agiter : je voudrais qu’on m’explique ce qui m’attend. Mais les mots ne veulent pas obéir aux questionnements que je souhaite faire !

Puis, je suis dans une pièce où j’apprends que je vais subir une IRM. Je connais ; mais pas pour le cerveau.

Mes souvenirs sont précis – les boules dans les oreilles car « ça fait beaucoup de bruit », me dit-on, et l’alarme qu’on me glisse dans la main pour prévenir en cas de panique pendant l’examen. Je sais que ce sera long ; cependant, même si la durée de cette IRM m’a paru effectivement longue, cela ne m’a jamais semblé interminable. A la lecture que j’ai faite depuis du compte rendu de mon hospitalisation, je me rends compte que les interventions auxquelles j’ai été soumise pendant cette nuit du 28 au 29 mars 2017 ont duré longtemps (par exemple thrombolyse à 3 h et recanalisation par thrombectomie à 4h30)*. Or, je n’ai pas l’impression d’avoir dormi pendant toutes les procédures de soins et je n’ai pas non plus ressenti que cela durait si longtemps. Est-ce l’effet de ma pathologie du moment ou celui des médicaments administrés par perfusion ? Il faudra que je pose la question si l’occasion s’en présente.

Toujours est-il qu’à peine sortie de la machine de l’IRM, et pendant que le radiologue qui me conseillait tout à l’heure de rester calme m’annonce que je vais être entre de bonnes mains, je suis mise sur un nouveau brancard, couverte par je ne sais quoi et transbordée dans une camionnette-ambulance qui se lance à toute vitesse dans la nuit noire et dévale vers la Salpêtrière. Cela, je le comprends, même si, sur le coup, je ne réalise pas vraiment quel itinéraire nous parcourons. En fait, c’est très simple ; en sortant des urgences qui se trouvent à la Pitié et donnent sur l’avenue de la Nouvelle Pitié, nous l’avons prise à droite puis, en tournant à gauche à son extrémité, nous avons descendu la Rampe, plutôt raide, qui rejoint la Salpêtrière proprement dite. Cette Rampe est parallèle au bd Auriol qui, partant de la Place d’Italie, s’achève à la Seine. Elle change de nom et devient la rue Esquirol** à l’intersection avec l’Allée Le Vau qui se prolonge hors les murs de l’hôpital par une partie de la rue Bruand, du nom du constructeur de la superbe chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. L’ambulance a longé le flanc ouest des installations de stomatologie puis, à peine coupée l’avenue de l’Hôpital Général, elle s’est engouffrée, à droite de notre route, sur le plan incliné bétonné qui mène au sous-sol des services de neurologie cérébrale BABINSKI***. C’est là que sont installés les équipements les plus performants de cette branche de la médecine et de la chirurgie et que se traitent, entre autres, les urgences neuro-vasculaires dont mon cas relevait.

Ce que j’appelle la salle des opérations était éclairé sans violence. Je garde l’impression que la lumière tirait vers le vert ; mais sans doute est-ce par la contamination que j’ai faite avec les tenues vert-pâle réservées aux blocs opératoires. Il y avait deux hommes, barbus, dont l’un portait déjà un masque. C’est lui qui m’a parlé puis expliqué le déroulé des évènements dont, manifestement, il était l’ordonnateur et le coordinateur. Il avait une voix claire et avenante. Je n’ai pas entendu parler l’autre qui a procédé à l’intervention corporelle proprement dite.

Il y avait quelques femmes coiffées de vert, assises près d’écrans dont, sans lunettes et couchée sur le dos, je ne pouvais suivre les images ; l’une d’elles n’avait pas la coiffe réglementaire, mais une sorte de haut turban drapé dans un tissu aux couleurs vives où dominait le rouge. C’était incongru et très seyant. Nue comme un ver, on me plaça sous une grande machine émaillée du beige radiologique. Placée comme j’étais, je ne voyais pas la caméra qui certainement permettait de suivre et surtout de commander les manœuvres opératoires. Une des femmes près de moi me dit qu’on allait raser mon aine droite et une partie du bas ventre, ce qui, selon elle n’était pas agréable. Ce fut le barbu taciturne qui s’en chargea pendant que l’autre homme, placé loin derrière moi, me recommandait de tenir ma tête bien droite et me prévenait qu’il y aurait des moments où je sentirai de la chaleur et qu’il ne fallait pas que je m’en effraye.

Une fois l’épilation terminée, le taiseux resta seul auprès de moi. Je n’ai pas senti l’incision par laquelle fut introduite la sonde exploratoire que tout au long de l’intervention il guida avec le plat de ses doigts. Lors de la coronarographie que j’ai subie en 1994, l’incision de l’artère fémorale avait provoqué un hématome d’autant plus impressionnant que quelques heures plus tard « un épisode de mort brève » par arrêt circulatoire entraîna un complet bouleversement dans la suite jusque-là prévue des évènements ! Cette fois-ci, rien du tout … Juste un minuscule petit pansement qui, une fois parti sous la douche, laissait sous le doigt une très légère protubérance vite disparue elle aussi. J’ai senti cette chaleur annoncée ; mais rien d’excessif. Puis les mains ont cessé de faire progresser la sonde et le chirurgien de sa voix avenante a dit : « C’est fini ! ». J’ai levé mon bras droit qui fonctionnait comme il faut et dit d’une voix claire un « Merci » sonore et de nouveau plein de sens.

L’équipe semblait s’ébrouer après la tension de l’intervention. Pendant qu’on me réinstallait sur un autre brancard après m’avoir enfilé une chemise de l’hôpital, j’ai entrevu le radiologue de la Pitié qui était venu jusqu’à BABINSKI prendre des nouvelles de l’AVC de la nuit ! Tout le monde, moi y compris évidemment, semblait soulagé et content du travail accompli et bien fait. Cette salle d’opération, cette équipe chirurgicale ont sans doute connu des fins d’intervention beaucoup moins optimistes que celle de cette nuit du 28 au 29 mars 2017.

J’ai été conduite en salle de réveil où je suis restée longtemps, souffrant d’une forte incontinence urinaire parce que, je l’ai su plus tard, l’intervention de « recanalisation par thrombectomie » exige un important approvisionnement du corps en eau … De petits inconvénients accompagnent la grande réussite du sauvetage complet d’un patient – en l’occurrence une patiente – frappé d’un AVC ! Une femme très souriante s’est approchée de moi dans la pénombre pour demander de mes nouvelles. Ses cheveux blonds, ondulés, encadraient son visage. Je l’ai pourtant immédiatement reconnue : c’était la belle enturbannée qui avait abandonné sa coiffe éclatante !

Plus tard, j’ai été transportée par des couloirs dont je ne voyais que les caissons des plafonds jusqu’à l’ascenseur qui m’a conduite au rez-de-chaussée du bâtiment dans un boxe du service des soins intensifs où je suis restée jusqu’au vendredi 31 mars.

Dès mon arrivée, après quelques examens systématiques de la température, de la tension, de la glycémie (en une semaine mes doigts furent tous « plus becquetés … que dés à coudre »****), ce fut la pose d’une sonde urinaire après une rapide échographie montrant que ma vessie était au maximum de ses capacités de rétention … Cet acte prosaïque se prolongea un tant soit peu parce que l’infirmier de service, au demeurant efficace et charmant, souhaitait initier une stagiaire à l’exercice en question. Ce fut un peu long, plutôt inconfortable ; mais en possession de tous mes moyens moteurs et surtout d’élocution, je décidais de ne pas faire un drame de cet intermède. A vrai dire, j’étais claquée et aspirais à dormir, ce qui, dans un service de soins intensifs, est problématique. Il y a toujours une prise de sang à faire, une tension artérielle à prendre, une perfusion à changer, une injection d’insuline à pratiquer, quand ce n’est pas, de jour et de nuit, une excursion au scanner ou à l’IRM ! Mais cela fait partie de l’accompagnement médical nécessaire à la guérison. Donc, je ne bronche pas !

Après un assoupissement plutôt qu’un vrai sommeil, les activités de la première équipe de jour me trouvèrent disposée à ne pas leur faire d’obstruction pourvu qu’on me fournît un téléphone ; il fallait que j’informe mon amie Marie-Claude, vivant à Blois et à qui je téléphone tous les matins pour prendre de ses nouvelles, et de mon hospitalisation nocturne, et du tour favorable que prenaient les suites de mon AVC. Il fallut répéter l’appel plusieurs fois car ma belle amie avait pris ce matin-là un rendez-vous chez le coiffeur … Elle n’a pas de portable …

Il n’est pas possible de s’ennuyer en soins intensifs de neurologie. Défile en effet un nombre impressionnant de personnes qualifiées qui vous demandent votre nom, votre date de naissance, celle exacte du jour présent … Quelques jours plus tard alors que j’étais à l’étage supérieur, celui de l’hospitalisation ordinaire, j’ai répondu que nous étions le 1er avril et que ce n’était pas une blague ! Histoire de détendre l’atmosphère …

Mais ces visiteurs demandent aussi de citer le plus possible de noms de fruits commençant par P, ou de retenir les couleurs de 5 objets dont ils vous montrent les images avant de les escamoter, ou de faire du calcul mental, ou d’autres choses permettant de tester la parole, la mémoire, la réactivité, la gestuelle du patient … L’une de ces personnes aidant à évaluer les conséquences d’un tel AVC m’a dit que j’étais sa meilleure élève ; ce qui allait dans le même sens que la remarque faite par téléphone à mon amie Marie-Claude, enfin mise au courant, que cet AVC ne me laisserait aucune séquelle. Je pense que cette information fut donnée par la même dame médecin que j’ai vue en coup de vent et qui m’a dit qu’il fallait informer les éventuelles futures victimes d’AVC, et surtout les témoins de ces accidents, de la nécessité de faire intervenir les équipes soignantes sans délai, comme ce fut le cas pour moi.

Le récit que j’ai entrepris de faire de ce qui m’est arrivé le 28 mars 2017 vers 21h30, alors que j’étais seule, répond en partie à cette impérieuse nécessité de faire savoir qu’en cas d’AVC, c’est la rapidité de l’intervention médicale qui est la meilleure garantie d’une sortie d’accident sans trouble majeur.

En 2003, j’ai perdu ma jeune sœur d’un cancer. Au cours de la cérémonie funèbre, j’ai pris la parole pour dire que si les membres de l’assistance étaient sollicités par des organismes de santé pour répondre à des enquêtes, il fallait accepter de répondre sincèrement car cela permettait d’établir par des statistiques, de bon aloi pour une fois, les profils des personnes à risques pour telle ou telle affection et que l’établissement de ces profils permettait la prévention qui fait reculer la morbidité et améliore l’état sanitaire de la population. Moi-même, je réponds depuis plusieurs dizaines d’années – au moins trente ans – à une enquête menée par l’INSERM pour prévenir le cancer du sein.

Ce récit s’inscrit donc dans cette logique sinon de prévention du moins de connaissance du bon geste à faire afin de limiter l’impact de l’AVC.

Dans l’après-midi du 29 mars, j’ai eu le grand plaisir de recevoir la visite de Marie-Laure, la fille aînée de Marie-Claude. Elle habite dans la région parisienne. Elle a perdu son mari récemment et deux de ses amies ont été victimes d’un AVC fatal … Elle m’apportait quelques babioles de confort, eau de toilette, petit savon, … et le livre du Dr Jill Bolte Taylor, neuro-anatomiste américaine, qui raconte, dans Voyage au-delà de mon cerveau, l’accident vasculaire dont elle fut victime en 1996 et sa longue rééducation. Elle me proposait, surtout, d’aller chez moi pour m’en rapporter des objets de toilette, du linge, un peignoir, quelques livres et surtout mon téléphone portable et son chargeur. Mais pour aller chez moi qui se trouve être très proche de l’hôpital, il faut la clef … Or, dans mon précieux sac en faux croco que j’avais récupéré, il n’y avait point de clef … La dame qui explorait ce sac la veille au soir avait mis tous les objets précieux – la clef bien entendu, mais aussi la monnaie, le permis de conduire, l’assurance, les cartes de train, les tickets de métro, … et la bague ! – au coffre de l’hôpital, bien en sûreté. Chapeau !

Une signature. Un commissionnaire qui apporte la clef … Voilà Marie-Laure en route pour la rue Clisson où elle récupère ce dont j’avais besoin, où elle fait la vaisselle, car tout était resté en plan, éteint les ordinateurs, arrose les pots de fleurs, ferme les volets … et va voir Ahmed pour le rassurer sur mon sort. Et rapporte une boîte de chocolats pour l’équipe de l’après-midi ! A son retour, nous papotons un peu ; puis elle reprend le chemin de sa banlieue. Coup de téléphone : elle a emporté mon précieux trousseau de clefs ! Je la dissuade de revenir et lui souhaite bon voyage car, le lendemain, elle part voir des amis dans l’ouest de la France. Mon téléphone me permet de joindre un de mes voisins qui a un double de mes clefs. Il le déposera chez Ahmed ; et quand mon hospitalisation prendra fin, je n’aurai aucun problème pour rentrer chez moi. Jill Bolte Taylor fut privé pendant longtemps des ressources de son cerveau A, celui de la conceptualisation, en particulier, et du temps chronologique (je suis agrégée d’histoire …), et elle fit l’expérience de la prédominance de son cerveau B, celui de la jouissance de l’instant présent qui prend la dimension de l’éternité quand il est seul à réagir. Je n’en étais pas là ; mais je décidais de prendre la vie du bon côté sans me soucier des emmerdements ni des emmerdeurs ! Serment d’ivrogne ? On verra bien !

Le kinésithérapeute***** vint aussi me voir ; mais il ne pût pas grand-chose pour moi puisque la sonde urinaire m’interdisait les déplacements !

Je suis restée au service des soins intensifs du mercredi au vendredi. A la mi-journée du 31 mars, j’ai gagné l’étage supérieur, toujours avec ma sonde qui réduisait considérablement mon espace de liberté. Toutefois, en fin d’après-midi, avant de terminer son service, l’infirmière a accepté de retirer cette entrave à la libre disposition de mon corps. Cela dit, je dus recourir au bassin puisque l’autorisation de me lever ne m’avait pas été donnée ni par un médecin, ni par le kiné. La nuit du vendredi au samedi (premier avril) fut particulièrement déplaisante avec les bassins et la nécessité de boire beaucoup : le mythe de Sisyphe à l’envers et en moins philosophique !

Le samedi matin, j’ai eu l’autorisation de me lever. J’ai pris une douche et me suis habillée. Il faisait un temps superbe ; mais je ne suis pas sortie. J’ai réservé la promenade pour le lendemain et le surlendemain.

Le parc de la Salpêtrière est un lieu enchanteur avec ses beaux arbres et ses chants d’oiseaux, dont l’équipe de jardinage entretient avec soin les massifs qui débordent de couleurs et de parfums en ce début de printemps. Je le connais bien pour l’avoir traversé souvent en allant de chez moi à la gare d’Austerlitz d’où je pars pour le val de Loire. Mais le plan vigie-pirates et l’état d’urgence ont fermé la sortie monumentale donnant sur le bd de l’Hôpital en contrebas de l’entrée de l’hôpital de La Pitié et, du même coup, le raccourci que j’empruntais pour aller à la gare.

Il y a, au milieu de cet écrin préservé par l’extension des bâtiments hospitaliers, un des plus beaux monuments du XVIIème siècle de Paris, la chapelle royale dédiée à Saint-Louis, grandiose sans faire naître un sentiment d’écrasement, lumineuse et recueillie… Ces deux jours consacrés pour partie à la promenade m’ont permis de rafraîchir ma mémoire. Entre la clôture isolant l’hôpital du bd Auriol et la rue Esquirol à l’intérieur, une rue du Mur des Fermiers Généraux rappelle l’emplacement de cette barrière d’octroi qui, au XVIIIème siècle, isolait Paris de sa proche campagne. Ailleurs, une plaque évoque « les filles du Roy » qui par centaines, dont certaines prises parmi les femmes enfermées à la Salpêtrière, furent envoyées au Canada pour y hâter le peuplement. A nord, le terrain bute sur les voies de chemin de fer au-delà desquelles se poursuivent les constructions du nouveau Paris-Rive gauche. Ces constructions ont en vis-à-vis les bâtiments de l’intendance hospitalière, les immenses lingeries mais aussi les serres … Une véritable ville dans la ville avec sa clairière de pelouses et d’ombrages.

La veille de mon départ, le mardi 4 avril, Marie-Laure est revenue me voir avec livres, linge de toilette et …mes clefs ! Quand je l’ai raccompagnée, il y avait un vent piquant qui faisaient s’envoler les pétales roses et blancs des arbres bordant l’avenue de l’Hôpital Général.

Alors que j’étais désormais libre de mes mouvements, j’ai subi deux nouveaux examens : un doppler pour l’examen des carotides et une échographie cardiaque. En effet, limiter au maximum les effets de l’AVC est une chose ; en rechercher les causes pour en prévenir la récidive, en est une autre ; c’était à quoi devaient répondre ces nouveaux examens ainsi que ceux prescrits avec de nombreux médicaments le jour même de ma sortie.

J’avais récupéré le précieux contenu de mon sac, le tout soigneusement emballé dans deux pochons cartonnés, et j’attendais le médecin qui devait officialiser cette sortie, quand une jeune femme qui avait joué son rôle dans mon suivi post-opératoire, est venue me dire au revoir et me souhaiter un complet rétablissement. Je l’ai remerciée et, à travers elle, tous les intervenants qui, depuis la nuit du 28 mars, ont tout fait pour me remettre dans la vie.

Il n’était pas midi quand j’ai quitté la Salpêtrière et sa jonchée de pétales odorants.

*Dans une autre partie du compte rendu les indications horaires semblent diverger : il est question « de thrombo-aspiration distale permettant une recanalisation… à 1h55 »…

**Jean Etienne ESQUIROL (1772-1840), médecin aliéniste, succéda comme médecin chef de la Salpêtrière à Philippe PINEL (1745-1826) dont l’apport aux malades aliénés avait été de les traiter avec humanité, en particulier en acceptant de les débarrasser de leurs fers.

*** Joseph BABINSKI (1857-1932), médecin neurologiste, fut l’élève préféré de Jean-Martin CHARCOT (1825-1893), un des fondateurs de la neurologie et de la psychiatrie modernes. Ce maître enseignait à la Salpêtrière qui, d’asile où étaient relégués, au XVIIème siècle, les pauvres errants que la société et le roi considéraient comme dangereux, devint vite une institution de relégation pour femmes puis progressivement un hôpital pour malades mentaux et surtout pour malades mentales … La tradition neurologique de l’hôpital de la Salpêtrière plonge ses racines dans un passé douloureux que la science a permis peu à peu de transformer en un service public de santé de très grande qualité, à préserver précieusement et à faire progresser encore pour le bien commun. ''
**** Souvenir de la Ballade des pendus de François VILLON …''

***** En tapant ce récit, je constate deux choses : je fais un peu plus de fautes d’orthographe qu’avant et certains mots, comme celui de kinésithérapeute, me demande un certain délai de réflexion pour que je les orthographie correctement. Est-ce une coïncidence ? Est-ce la réorganisation des connections neuronales qui prend un certain temps à devenir immédiatement réactive ? Est-ce parce que je prends de l’âge ? J’élimine cette dernière hypothèse puisque je ne veux pas me laisser piéger par les emmerdements ! Après mon accident circulatoire de 1994, j’ai eu quelques problèmes avec les heures de train et avec la chronologie de la Guerre de Cent Ans ; mais c’est vite rentré dans l’ordre. Il est vrai que j’avais 23 ans de moins … Serment d’ivrogne ?

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