Le cri de la laitue

Dans la circonscription où je vote, il y avait, pour le premier tour des législatives 2017, pas moins de 24 candidats, 2 pour chaque mois de l’année (4 en comptant les suppléant-e-s) … Parmi eux (et elles), il y avait un ou une « animaliste » plaidant pour la justice envers nos amis les bêtes à poils, à plumes, quadrupèdes ou bipèdes ailés, poissons de toutes les couleurs, insectes piquants ou non (certains vous flanquent carrément des sales maladies … Bien fait pour nous !), gastéropodes terrestres, voire bigorneaux et autres amphibiens. Je ne parle pas des microbes et des bactéries qui prolifèrent dans les siphons de nos éviers et sur la croute de nos célèbres et enviés fromages !

Donc, ces messieurs-dames « animalistes » défendent ces bestioles que l’Eternel jugea bon de créer avant nous (cf les premiers versets de la Genèse de l’Ancien Testament qui sont, mis bout à bout, l’époustouflant premier poème de notre littérature occidentale).

A vrai dire, certains des défenseurs de la gente animale non sapientisée, souhaitent que nous négligions le roastbeef et les cuisses de grenouilles sautées au beurre et fortement persillées et aillées pour des mets végétaliens qui épargneraient, s’ils se substituaient à nos mœurs sanguinaires, les tendres agneaux que le loup ne se fera pas faute de croquer et les vifs gardons dont le brochet fera son festin.

Il est vrai que nos lointains pré-ancêtres se gorgeaient de feuilles, de fleurs et de fruits qu’une riche canopée offrait à leur appétit jusqu’à ce qu’un grand coup de froid et, subséquemment, de sécheresse, les obligeât à chercher au sol, bipédie à la clef, les aliments que la cime des arbres ne fournissait plus. Et de te croquer feuilles et surtout graines des herbes que la sécheresse épargnait, lointains prototypes de nos céréales (voyez les molaires broyeuses de nos aïeux dégringolés de leurs arbres) ! Pauvres êtres velus (les films pré-historisants sont riches d’enseignement, surtout s’ils sont en cinémascope et même en trois dimensions !) menacés à nouveau de famine par la rivalité de quadrupèdes herbivores et voraces. Heureusement, quelques carnassiers les sauvèrent en cette rude course aux subsistances végétales ; car, en dépit des récriminations de nos « animalistes » contemporains, non seulement les carnassiers mirent le holà à la concurrence déloyale que les herbivores faisaient peser sur nos pré-ancêtres ayant abandonné leurs arbres, mais, de plus, ils les initièrent aux délices de la viande crue que fournissaient les charognes qu’ils abandonnaient après s’être repus de leurs prémices.

Pas folle, la guêpe (les guêpes sont aussi des animaux charognards, friands de viandes putrides et de fruits proches du pourrissement) ! Notre pré-ancêtre, devenu notre ancêtre pour de bon parce que descendu de son arbre, jugea que l’utilisation des ongles et des dents pour s’approprier des morceaux de bidoche abandonnée par de vulgaires quadrupèdes carnivores n’était pas digne de l’étincelle de pré-sapientia qui lui titillait la cervelle (en voie d’expansion sur le très long terme). Il se mit à casser des cailloux, pas « pour mett’e su’l passage des roues », mais pour avoir de quoi trancher un morceau d’aloyau qu’il pouvait ramener incontinent à ses femelles prégnantes restées au logis. Ainsi naquirent de beaux enfants, jusqu’à sept milliards, qui, deux-trois millions d’années plus tard, peuplaient la planète Terre. Il y a environ un demi-million d’années, la technique de l’alimentation carnée se perfectionna par la domestication du feu et l’invention consécutive du pot-au-feu.

Depuis, la pollution par dégagement de particules fines et de pets d’herbivores, carnivores et omnivores (sans compter le CO2 que rejettent leurs poumons) s’aggrave de jour en jour, surtout qu’après la révolution technologique de la pierre cassée puis taillée, il y a eu celle de l’agriculture ! Ça s’est passé environ 10000 ans d’ici, pour cause de réchauffement climatique (déjà !) avec la constitution de champs labourées et de prairies grasses dans lesquelles broutèrent des troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons. Les dieux savent combien ça pète, ces bêtes-là !

Celles-là mêmes dont le sort émeut les « animalistes » se présentant aux élections législatives de 2017 ! Tout en dénonçant, à juste titre, l’abattage parfois cruel de ces troupeaux destinés à l’alimentation des hommes, ils préconisent la diminution, voire la disparition de la consommation de viande. Moins de troupeaux, moins de méthane (encore que les prouts végétalisés de 7 milliards d’hominidés soient à prendre en compte…), moins de pollution. CQFD !

Donc, le végétal primant dans nos assiettes est l’avenir de l’Homme tout autant que celui de la Femme. Retour aux sources.

Que dit le végétal dans tout ça ?

Si l’on en croit l’actuelle publicité d’une grande marque d’oléagineux, les plantes, par capitalistes interposés, sont fières de ne pas produire de CO2. Les « scientifiques » qui dénoncent les émissions de CO2 induites par la circulation de nos automobiles et de nos chaudières, cautionneraient-ils cette imbécilité d’ignorants ? Il faut le croire puisque nos vieux profs de « sciences nat. » qui nous ont bourré le mou en prétendant que les plantes qui se nourrissent de CO2 en produisent aussi puisqu’elles respirent, n’ont qu’à mettre une croix sur leur enseignement vieux jeu : la vieille science aux greniers sinon aux poubelles de l’histoire ! Et place aux conneries rayonnantes de notre destinée future !

Bon. Admettons que l’argument CO2, en pour ou en contre, ne tienne pas face à la victoire annoncée (pas aux législatives, en tous cas …) de nos « animalistes » plus ou moins végétaliens. Mais notre bienveillance, mais notre sollicitude, mais notre pitié devant la souffrance végétale ?

En ce beau « temps des cerises » retrouvé, qui songe, en mordant dans leur rouge et juteuse pulpe, à la souffrance qu’elle endure ? Et cette pomme de terre, dont on fignole le dépiautage avant de la tronçonner férocement avec l’acier de nos couteaux pour finalement l’ébouillanter, ses plaies encore toutes suintantes d’amidon, dans l’huile brûlante de nos friteuses ? Ô temps barbares, plus féroces que le Moyen-Age qui, au moins, épargnait la pomme de terre !

Et toi, tendre laitue dont on a arraché les entrailles à celles de la terre nourricière, dont on a tenté de noyer les feuilles avant de les lacérer pour les tremper dans l’amère vinaigrette, qui, lorsqu’elles sont broyées par les dents impitoyables des gourmets en laissant s’échapper leur douce laitance, qui entend ton ultime plainte ?

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